"Mordred" - Justine Niogret

Après avoir lu récemment "Coeur de Rouille" de Justine Niogret, je me replonge dans l'univers de cette auteure au style assez reconnaissable. Si j'avais moyennement accroché à"Coeur de Rouille", je peux d'ors et déjà dire que "Mordred" est un vrai bon roman rehaussé d'une poésie teintée de nostalgie qui m'a énormément plu !

++ La quatrième de couverture ++


La légende veut que Mordred, fruit des amours incestueuses d’Arthur et de sa sœur Morgause, soit un traître, un fou, un assassin. Mais ce que l’on appelle trahison ne serait-il pas un sacrifice ?
Alité après une terrible blessure reçue lors d’une joute, Mordred rêve nuit après nuit pour échapper à la douleur. Il rêve de la douceur de son enfance enfuie, du fracas de ses premiers combats, de sa solitude au sein des chevaliers. Et de ses nombreuses heures passées auprès d’Arthur, du difficile apprentissage de son métier des armes et de l’amour filial. Jusqu’à ce que le guérisseur parvienne à le soigner de ses maux, et qu’il puisse enfin accomplir son destin.

+++ Mon avis +++

Justine Niogret est une des figures montantes parmi les auteurs français des littératures de l'imaginaire. Après de très remarqués "Chien du Heaume" et "Mordre de la bouclier" qui l'ont épinglé comme une auteur de fantasy, elle a pu montrer avec "Gueule de truie" et "Coeur de rouille" qu'elle pouvait écrire dans les autres sous-genres de l'imaginaire. Avec "Mordred", elle s'attaque à la mythologie arthurienne et nous montre une fois de plus la qualité de son écriture.

Comme le titre du livre le laisse indiquer, le roman nous invite à suivre Mordred. Ce dernier est connu dans la mythologie arthurienne comme le félon qui tua le roi Arthur. Des légendes, différentes versions semblent exister mais une chose est certaine : c'est Mordred qui tua Arthur. Justine Niogret y va aussi de son adaptation de la légende, ajoutant une pierre à l'édifice légendaire en nous offrant une vision différente de ce qui poussa Mordred à tuer Arthur.

Dans le récit de Justine Niogret, l'auteure nous invite à suivre Mordred, fils incestueux de Morgause et Arthur, depuis sa tendre enfance. Ce dernier a grandi en pleine campagne. Se promenant ici et là avec sa mère Morgause, il découvre l'univers naturel, y prend du plaisir, apprend le secret des plantes et la simplicité de la vie en pleine nature. Fils unique d'une mère seule, il devient donc un être solitaire qui prend plaisir des choses simples et naturelles. Mais voilà qu'un jour un homme débarque, c'est son père, Arthur, qui l'emmènera avec lui pour continuer à vivre au château. Dans ce nouvel univers, il restera un être solitaire, un personnage différent des autres ce qui ne l'empêchera pas d'exceller au combat parmi ses pairs.

Le récit construit par Justine Niogret oscille entre actuel et souvenir. L'actuel nous fait suivre un Mordred souffrant d'une ancienne blessure de combat. Il restera essentiellement coincé au lit jusqu'à ce que le guérisseur puisse le soigner de ses douleurs et que la vie continue... Jusqu'à accomplir son triste destin : tuer son père. En parallèle, Mordred se plonge continuellement dans ses souvenirs pour éviter de vivre la douleur, nous invitant par la même occasion à revivre son histoire, celle de son enfance auprès de sa mère, celle de sa vie solitaire. Le texte de Niogret est emprunt de nostalgie de bout en bout. C'est la que réside toute l'efficacité de son récit. Le texte est rempli de descriptions somptueuses, celles retenues de la nature au travers du regard heureux de la jeunesse, celui d'un oeil d'enfant qui prend plaisir au choses simples qui l'entourent. 

"L'Avallach a été abandonné. Je me souviens de mon enfance, de ces tableaux de vigne, des brumes crues du très petit matin, de mes chaussures noires de boue grasse, comme les sabots des boeufs dans les marrais. L'été était fort, le soleil rongeait les arbres et cela était bon. L'hiver gelait le sol et craquait comme une laque. Je savais chaque plante autour de la maison ; même morte, ensevelie, je connaissais les pieds et j'attendais le printemps qui les pousserait hors du sol à la façon du trop nouveau cidre qui fait éclater son bouchon. C'était cela, le médicament. Nous les trouvions tous là-bas, dans ce tour sans fin des jours et des mois, cette roue passante qui portait tout le neuf et l'envie de vivre. Les maladies et les douleurs étaient vaincues par la joie, le soleil et les fruits ; parce que nous les avions appris, parce qu'ils étaient à nous, autant que nous étions à eux, et eux aussi se soignent de nous. Nous leur coupions les branches trop basses, nous les peignons de blanc pour chasser les moisissures. Nous grattions leurs gales. Nous étions tous ensemble. Aujourd'hui, je ne sens qu'automne et saison grise, et rien de ces jours-là ne saurait me guérir. Est-ce quitter l'enfance que de ne plus vivre, que d'attendre en silence la fin des choses? Mes souvenirs de petit garçon sont loin, vertiges de précipices ; il me faut tant me pencher pour seulement les apercevoir. Le monde a-t-il vieilli avec moi, ou bien sont-ce mes yeux qui ne savent plus voir? Tout me semble si fade, et triste, et douloureux. Voici l'âge adulte du monde ; responsable et grave. Et l'Avallach est parti, et je suis un cadavre à la main sans force. La médecine de ma mère a toujours soigné selon son caractère. Aujourd'hui, puisqu'elle est morte et que le monde lui tourne le dos, elle ne fait que porter les agonisants là où plus rien ne les touche. Elle tue autant qu'ils en ont envie, et voilà tout son pouvoir." (p. 116)

Mais il y a aussi la douleur donc, celle d'un être solitaire, celle d'un être qui souffre dans son corps meurtrit. Cette même douleur, cette torture qui rapprochera Mordred de son père, amenant ce dernier à inviter Mordred à commettre l'irréparable quand son père se mettra lui même à souffrir.

""Et Mordred lui aussi se rendit compte qu'il se sentait trahi par cette douleur qui le rongeait, cette tristesse de la chair, il haïssait d'avoir compris enfin ce que disaient les prêtres à propos de la viande du corps, à peine alloué quelques instants à l'humain ; promise à la mort, à la déchéance ; à peine sortie du ventre, elle pourrissait déjà. Sac de viande abritant les pensées, l'espace d'un battement de coeur. Rien. Le corps ne servait à rien. On le pensait, on le croyait en imbécile ; on le trouvait beau, agréable, on osait s'en venter, le voir en vaisseau porteur de joie, et un jour il cassait, et il se révélait vain et creux autant qu'une conque, qu'un cor de guerre ; seul le souffle l'anime, et sa structure n'est qu'un cadavre". (p. 84)

On retrouve donc aussi dans "Mordred" ce phrasé particulier de Justine Niogret. Un récit également teinté de noir donc, avec des mots parfois durs comme la réalité, amers comme la vie, mais souvent contrebalancés par la poésie de la nostalgie de l'enfance. Un très beau livre chaudement recommandé ! Un vrai réussite pour Justine Niogret.
"Mordred" - Justine Niogret "Mordred" - Justine Niogret Reviewed by Julien le Naufragé on dimanche, janvier 05, 2014 Rating: 5

7 commentaires:

  1. J'ai passé un bon moment de lecture aussi avec ce roman, mais je l'ai trouvé un peu court, il est un peu difficile de complètement s'accrocher aux personnages. Un livre qui mérite quand même le détour.

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  2. @ Blackwolf : Le côté court m'a plu. Preuve qu'on n'est pas obligé de faire que du 600 pages pour faire des bons trucs. Sinon, j'ai assez facilement accroché aux personnages, en fait on s'accroche sur à Mordred, le reste faisant plutôt partie du paysage...

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  3. Encore une bonne critique qui démontre que Justine Niogret a de la ressource, après un "Gueule de Truie" en demi-teinte.
    Je compte bien le lire un de ces jours.

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  4. Je me répète de blog en blog mais faut que je le lise ^^

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  5. @ Lorhkan : Je n'ai pas lu "Gueule de truie" mais j'ai vu que tout le monde n'accrochait pas. Celui-ci est plus nostalgique je pense, mais je m'avance vu que je n'ai pas lu l'autre.

    @ Vert : Tente ta chance, le livre n'est pas très long en plus. Au pire, si tu viens aux Imaginales, elle devrait y être. Ce sera l'occasion de lui prendre directement.

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  6. Celui là il me le faut et je retrouve bien la façon d'écrire en coup de poing de Justine Niogret à travers tes extraits, il ne me manque plus que celui-ci à ma liste de toute façon, ce sera probablement un achat à Bagneux ^^

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  7. Pas encore chopé celui là, mais il est sur ma liste pour 2014 avec Coeur de Rouille !

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