"Descendre en marche" - Jeff Noon

Un livre hors normes. Un univers hors cadre. Une aventure déroutante. Un livre qui ne plaira pas à tous mais qui en soit est une réelle expérience.


++ La quatrième de couverture ++

L'Angleterre est rongée par une étrange épidémie : les victimes n'arrivent plus à décoder l'information. Les mots sont indéchiffrables, les photos des assemblages de couleurs, la musique une suite de bruits hostiles. Les panneaux de signalisation évoquent de l'art abstrait. Les miroirs reflètent des inconnus monstrueux. Dans une voiture lancée sur les routes, quatre personnes, quatre paumés tiennent le coup grâce à la poudre qui atténue les effets de la maladie, au risque d'une overdose. Marlene, hantée par la perte de sa fille - coupée du monde, enterrée en elle-même - prend des notes pour résister à la désagrégation. Son but : retrouver et réunir les fragments d'un miroir, qui serait - ou pas - magique, qui serait - ou pas - à l'origine de l'épidémie, qui pourrait - ou pas - y mettre un terme. Mais la maladie gagne du terrain, et le cahier est de moins en moins fiable. Falling out of Cars est un "road novel", reflet de notre société, dans laquelle l'excès d'information engendre la perte de sens, les peurs et la solitude dans la foule.


+++ Mon avis +++

Entrer dans l'univers de Jeff Noon c'est plonger dans un monde où la boussole ne donne jamais deux fois la même direction pour le Nord. Tenter l'aventure Jeff Noon c'est tomber quelque part, on ne sait où et dont on est presque certain que la sortie ne se trouve pas au même endroit que l'entrée. Arriver dans l'univers de Jeff Noon c'est tomber de l'autre côté du miroir, celui de l'irréalité ou de quelque chose qui ressemble très vaguement à la celle-ci, un monde encore plus déroutant qu'un "Alice au pays des merveilles" qui aurait été écrit par un Philip K. Dick sous substances. 

Jeff Noon est un auteur anglais qui semble culte dans son pays. S'il avoue ne pas lire de science-fiction, il dit être obsédé par "Alice au pays des merveilles". De ses oeuvres traduites en français, quatre sont disponibles chez La Volte, éditeur de ce roman. Mais toutes illustrent une oeuvre particulière construite sur des réalités alternatives et l'expérimentation littéraire.

"Descendre en marche" est le dernier roman traduit de l'auteur mais celui-ci ne fait pas partie du cycle  initié par "Vurt", série de romans que je n'ai pas encore lu. Mais peut-être que cela viendra un jour.

"Descendre en marche", c'est l'histoire contée par Marlène au travers de son carnet de notes éparses et hallucinées. Une histoire teintée de mélancolie car la narratrice porte un deuil, celui de sa fille qui est morte de cette maladie inconnue. Pour survivre dans cette Angleterre que l'on croirait post-apocalyptique, les malades doivent prendre une drogue, un médicament, qui répond au doux nom de Lucidité. C'est grâce à elle que les malades gardent pieds dans notre monde, qu'ils conservent un temps soit peu une connexion avec les choses et les êtres qui les entourent. Sans cela, la réalité se délite, le monde devient flou et il devient impossible de pouvoir lire quoi que ce soit, y compris les panneaux publicitaires. "Si vous arrivez à lire cette phrase, c'est que vous êtes en vie".
Embarquée dans une mission confiée par le mystérieux Kingsley, Marlène doit retrouver les nombreux fragments d'un miroirs. Projet d'autant plus difficile à réaliser que les miroirs sont bannis, décrochés ou tout simplement retournés, car ces derniers ne rendent plus le vrai reflet des gens. Pour accomplir cette mission, sur la route dans un vieux tacot, elle sera accompagnée de Henderson et Peacock, deux êtres étranges, ainsi que d'une jeune adolescente prise en stop au bord du chemin. C'est donc dans un roadtrip surréaliste que nous sommes embarqué, un voyage dans un monde où la réalité et la raison se désagrège. Un monde où même les mots d'un livre s'effacent après être lus.

Plus on avance dans le livre et plus Marlène sombre de la mélancolie à la folie noire. La réalité n'est plus stable, la Lucidité n'a plus autant d'effet et la vision qu'elle a du monde qui l'entoure devient complètement hallucinée. Suite d'événements, de notes, de fragments de vie, d'hallucination ou bien de réalité à la dérive, Marlène compile tout, y compris les flashbacks sur son passé avec sa fille ou cette étrange mission donnée par Kingsley. De Peacock, Henderson et de la jeune autostoppeuse, on découvrira des fragments, soit de leur passé, soit de leur caractère. Mais une fois de plus, la réalité peut basculer.

"Descendre en marche" est un roman difficile mais néanmoins jouissif. Pas facile d'accès, il rebutera beaucoup de gens. Toute personne attaché à la raison pure n'y trouvera pas son compte. Ce livre de Jeff Noon nous invite dans un voyage débridé, surréaliste, onirique et musical car son phrasé est rythmique, poétique et cadencé. Si le monde n'est plus doué de raison, on peut néanmoins s'accrocher au rythme lyrique de l'auteur. Certains paragraphes sont si beaux que je me suis retrouvé à les relire, juste pour le plaisir de la musicalité de l'ensemble. Par ailleurs, Jeff Noon est plutôt avare en descriptions. A nous de combler le décor avec les fragments de notre inconscient, ajoutant notre réalité à cet irréalité. Ou en acceptant de laisser dans le brouillard ce qui doit y rester. Mais s'il existe un sens à tout cela, une métaphore quelconque, alors elle est bien cachée et je ne suis pas arrivé à la décodé.

Bien sur, une fois avoir lu ceci plus haut, certains d'entre vous feront des parallèle avec Philip K. Dick, cet auteur de SF qui a tant travaillé sur la réalité ou l'irréalité des choses. Mais de l'aveu de Jeff Noon lui-même, ce n'est pas la littérature SF qui l'attire mais plutôt l'oeuvre de Lewis Caroll ("Alice au pays des merveilles", "De l'autre côté du miroir") qui l'obsède. Ce travail sur l'onirisme, le non-sens, l'envers de la réalité... Mais, bien que je n'ai pas lu Lewis Caroll, j'imagine que Jeff Noon pousse tout cela encore plus loin... Quitte à y perdre un certain lectorat.

Bref, "Descendre en marche" de Jeff Noon est un réel plaisir à condition de lâcher prise. Tout ne doit pas avoir un sens et on doit bien accepter que la réalité n'est qu'une question de point de vue. La beauté du style de l'auteur, son lyrisme, sa rythmique contrebalance aisément son récit déroutant. Et je suis resté accroché au livre grâce à cela, acceptant rapidement de ne pas avoir toutes les réponses à toutes mes questions. D'autant que certaines scènes vous restent durablement en tête, même une fois le livre fermé, comme ce Musé des Choses fragiles, ou cette rencontre dans cet étrange théatre où tout semble recommencer indéfiniment, où les réalités se télescopent l'une dans l'autre de manière vertigineuse. Et s'il faut conclure sur une chose, lire Jeff Noon est une expérience, pas facile certes, mais une expérience belle et lyrique qui vaut le détour. Encore une fois La Volte nous offre une oeuvre hors-normes !
 

+++ Mais encore +++
 
"Descendre en marche" - Jeff Noon "Descendre en marche" - Jeff Noon Reviewed by Julien le Naufragé on vendredi, avril 05, 2013 Rating: 5

8 commentaires:

  1. Conquis par ta critique, je pense que je vais me laisser tenter avant d'attaquer "Ulysse" de Joyce !

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    1. Convaincu par l'exigence d'avoir des contre-pouvoirs, je vais m'amuser à commencer à lire ce livre dès aujourd'hui dans un maximum de lieux publics !

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  2. Initialement il faisait partie de ma sélection de lecture pour le Prix et puis j'ai oublié, j'ai lu d'autres trucs et là je ne pense pas que j'aurai le temps.

    Ça a tout de même l'air vachement bizarre.

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  3. Je ne sais vraiment pas si j'accrocherai, mais cela donne tout de même envie d'en lire un petit peu, foutu curiosité.

    Il me reste juste une petite interrogation : est-ce que l'histoire ne tourne pas un peu trop sur elle-même, pour la beauté de dire des choses, mais sans avancer ?
    Je n'ai rien contre les styles d'écriture remarquables, au contraire, mais parfois l'histoire en pâtit, avec un manque d'actions et de faits concrets. C'est ma petite peur pour le moment.

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  4. @ Marcel Trucmuche : Tant mieux, attends toi à un voyage zarbi! ;-)

    @ Tiger Lilly : C'est bizarre, mais je suis bien content de l'expérience. Il y a du style! A défaut de logique.

    @ Baroona : Ne t'attaque pas à ceci si tu as peur que cela tourne en rond, ce n'est pas le bon livre alors. Il y a une histoire, mais pas un point final. C'est très étrange, très onirique et déstabilisant. Tu dois pouvoir trouver un extrait sur le site de La Volte. C'est surement une bonne occasion de découvrir l'auteur avant de pousser plus loin.

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  5. Si je peux me permettre... Vurt vous séduira plus, si jamais Descendre en marche déroute trop.

    Vurt est complètement barré, mais s'inscrit dans un cadre plus marqué, avec des personnages plus saisissables (Les chevaliers du Speed) et c'est à base de plume que l'on s'enfonce dans la gorge pour partir dans des rêves à condition d'y laisser à chaque fois quelque chose. Et plus l'on va "loin" plus l'on doit laisser gros. Cela peut aller jusqu'à la vie.

    L'écriture y est magnifiquement poétique, tout du long, un vrai régal.

    Je trouve que Vurt est une meilleure porte pour découvrir Noon :)

    Bonne lecture dans tous les cas ! comme dit, ça reste une expérience unique et grandiose !

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  6. @ Thibaut : Bonjour Thibaut et bienvenu! Merci pour ton commentaire et je passerai sur "Vurt" un jour prochain. Je ne sais pas quand, mais cela devrait pouvoir donner une nouvelle escapade intéressante, poétique et unique! ;-)

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